Web reportage : ces poitevins qui boudent la viande... (semaine 2)

Cette semaine News² s'est intéressé aux motivations éthiques, philosophiques des jeunes poitevins interrogés dans le cadre du reportage sur les modes alimentaires alternatifs. Arrêter ou réduire sa consommation de viande pour sauver la planète c'est aussi repenser le rapport entre l'Homme et la Nature, sa place dans l'écosystème et la chaîne alimentaire.

L'Homme, un animal humain ?

 

Le dégoût pour la chair animale et la passion pour les animaux est une autre composante essentielle du choix des jeunes poitevins que j'ai rencontrés.

 

Pauline adore les animaux et a toujours été entourée de chiens, de chats. Coraline pratique l'équitation et ne peut imaginer un cheval ou par analogie tout autre être vivant finir en steak dans son assiette, à l'exception peut-être des poissons pour lesquels elle se sent moins émotionnellement attachée. Elle me confie avoir été profondément marquée, alors qu'elle n'était qu'au collège, par une vidéo de sensibilisation sur les animaux sauvages écorchés vifs pour leur fourrure. Pour Régis-Pierre, il est difficile de rester de marbre face au traitement effrayant réservés aux animaux destinés à l'abattoir. 

 

Il n'est parfois pas même nécessaire de rechercher activement l'information pour qu'elle s'offre crûment à vous, au détour d'une vidéo partagée sur un réseau social par un(e) ami(e), d'un reportage à la fin d'un Journal Télévisé, sur un tract distribué dans la rue. Et si vous êtes un peu curieux, c'est alors un véritable déluge de preuves de cruauté envers les animaux qui vous tombe dessus. Reportages, caméras cachées, l'image vous saisie instantanément aux tripes.

 

Des images qui relancent le débat...

 

Le 29 mars dernier, un nouveau cas de maltraitance animale dans l'abattoir de Soule à Mauléon-Lacharre labellisé bio est révélé par le journal Le Monde qui diffuse une vidéo (attention tripes sensibles s'abstenir) prise par les activistes de l'association L214.

 

Peu de temps après la journée sans viande, ce scandale réanime le débat sur nos modes de consommation. Entre les carnistes qui préfèrent oublier les images choquantes des nombreuses vidéos en circulation sur la toile, les flexitariens désabusés qui croyaient en le label bio aux associations véganes plus offensives que jamais, la question de la place de l'être humain dans le règne animal est sur le devant de la scène ces dernières semaines. 

 

Bref historique de la pensée contemporaine sur le rapport entre l'Homme et le monde animal.

 

Le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans un entretien pour le Hors-Série du Monde, Le Bilan du Monde, explique que l'humanité trouvera dans sa propre violence, envers les siens et envers son environnement (végétal, animal) la raison de sa perte. Ceux qui dénoncent l'extractivisme, notion contemporaine désignant l'exploitation industrielle et massive de la Nature notamment par l'industrie agro-alimentaire (sur ce sujet lire l'article de la semaine précédente La question environnementale : enjeux et perceptions), qui s'accroît plus qu'il ne régresse malgré les dispositifs mis en place pour l'enrailler (COP21, comparaisons en justice, condamnation de la Finlande pour mauvaise conduite écologique) invitent, par exemple, l'être humain à repenser son rapport au monde des vivants sous l'égide de la survie et non plus du seul conflit moral et éthique.

 

Dans les années cinquante, au sortir de deux guerres mondiales qui ont plus que prouvé la violence intrinsèque de l'Homme envers les siens, l'école de Francfort pense déjà le rapport de subordination de l'animal à l'être humain à l'aune du fascisme et du capitalisme : 

« Durant les guerres, en temps de paix, dans l'arène et à l'abattoir, de la mort lente de l'éléphant vaincu par les hordes humaines primitives dans leur premier assaut planifié jusqu'à l'exploitation systématique du monde animal, les créatures privées de raison ont eu à subir la raison. Ce processus visible cache aux bourreaux le processus invisible: la vie sans la lumière de la raison, l'existence des animaux. »

(Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la Raison, Gallimard, coll. Tel, 1983, p.268 - 270. Lire en ligne l'extrait intégral.)

 

Dès les années soixante-dix se développe le concept de spécisme, par analogie cette fois-ci du racisme et du sexisme, qui condamne l'anthropocentrisme résidant dans la distinction qu'effectue l'Homme entre l'humain et le non-humain. Ces voix sont  encore faibles mais vont grandir avec la médiatisation et la prise de conscience des problématiques écologiques liées à la production et à la consommation de masse.

 

Penser avec l'image.

Campagne L214 sur le gavage des oies, 2012
Campagne L214 sur le gavage des oies, 2012

Héritiers de la pensée spéciste, l'association L214 alerte aujourd'hui à l'aide de vidéos et de campagnes choc le grand public sur l'abattage intensif. Poussins broyés vivants, cochons hurlant à la mort avant d'entrer à l'abattoir, âmes sensibles s'abstenir. Jouant sur la capacité de l'être humain à éprouver de l'empathie, certains vont même plus loin comme Philippe Radault dans son documentaire À l'abattoir, sorti, en 2015 qui opte pour une caméra à hauteur de l'animal le suivant dans le couloir de la mort.

 

« Si je pense, je deviens végétarien. » s'est exprimé le 2 avril Michel Onfray au micro de France Culture. Interrogé sur les polémiques entourant la diffusion de nombreuses vidéos qui mettent à jour la cruauté animale dans certains abattoirs, le philosophe parle d'hypocrisie. L'être humain le sait, il doit réduire sa consommation carnée. Il va même plus loin et affirme que « la vérité est du côté des végétariens même des véganes ». Le futur de  l'humanité est entre leurs mains et « si je mange de la viande c'est que je n'ai pas pensé ». Il est pour lui absurde de considérer qu'il existe une mort bio ou une mort descente pour l'animal dans un quelconque abattoir. « Les véganes dans leur excès nous invitent à bien penser » (pour écouter l'émission, cliquez ici). Mais si l'image ne peut en effet laisser difficilement indifférent, nous invite-t-elle justement à bien penser ? Après le choc visuel, que faire ?

Welfaristes : l'être humain, un animal raisonnant et raisonnable ?

 

La question de l'attachement émotionnel de l'Homme pour l'animal serait pour les spécistes à l'origine de discrimination entre les animaux de compagnie et ceux destinés à la consommation. L'association américaine Beyond carnism, Au-delà du carnisme, entend nommer le carnisme afin de pouvoir le penser et surtout le repenser : « without awareness, there is no free choice », sans conscience, il n'y a pas de choix libre, peut-on lire sur leur site www.carnistes.org.

 

Coraline n'est pas une pure militante végétarienne. Elle conçoit que d'autres personnes puissent consommer de la viande. Elle, elle ne peut pas. Écœurée cependant par les modes de production, elle préférerait cependant un monde sans haine ni violence...

 

Aymeric Caron, notre égérie végane nationale, évoque dans son livre Antispéciste paru le 7 avril le courant welfariste. De l'anglais welfare qui signifie « bien-être », le welfariste mange de la viande mais s'assure que l'animal ait été respecté jusqu'à son dernier souffle. Réformiste, il lutte contre la maltraitance animale (cages plus grandes, réduction des essais sur les animaux en laboratoire) sans la considérer comme une forme d'esclavage.

 

Et les carnistes dans tout ça ? Si certains courant ne remettent pas en cause l'omnivorisme de l'Homme et le fait que de nombreuses cultures reposent sur le carnisme, nos modes de consommation sont aujourd'hui mis à la rude épreuve de la pensée. Ce n'est en effet que par les mouvements réactionnaires végétariens, anti-spécistes, véganes, abolitionnistes... que la notion de carnisme voit le jour. Justifier sa consommation de viande aujourd'hui, est-ce devenu impossible ? On trouvera en effet plus de livres dans les rayons des librairies défendant la réduction de notre consommation de viande voire son arrêt que sur la défense d'un carnisme assumé. Il semblerait que justifier la consommation carnée à l'aune de l'industrie agro-alimentaire et de la production de masse soit devenu extrêmement complexe. 

 

Alors je vous laisse pour aujourd'hui à votre propre liberté de penser, de choix et cette question laissée en suspens : manger de la viande un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout ?

 

À la semaine prochaine, 

 

Sonia Carré

 

 

 

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