QUAND UN THINK-TANK LIBÉRAL EST INVITÉ À FAIRE RÉFLÉCHIR NOS ÉLÈVES

Le Ministère de l’Education Nationale a décidé pour l’épreuve d’EMC (couplée au français et à l’histoire-géo) de s’appuyer sur un article du think-tank Ifrap. Décryptage.

Se questionner, questionner le monde, penser, réfléchir et s’interroger sur son rapport aux autres voilà en quelques mots les enjeux de la formation du citoyen à l’Ecole.

Lorsque que nous parcourons le bulletin officiel du 26 Juin 2015 (voir ici), date d’entrée en vigueur des programmes d’enseignement de cette discipline qui dorénavant remplace l’ECJS (Education Civique Juridique et Sociale) on y lit notamment que l’objectif de ce nouvel enseignement n’est pas d’imposer « de dogmes ou de modèle de comportement ».

 

 

L’enseignant prendra soin évidemment comme tel est son rôle de permettre à l'élève de se questionner d’exercer sa pensée critique et de comprendre les enjeux du monde qui l’entoure puisque cet enseignement vise à « l’acquisition d’une culture morale et civique et d’un esprit critique qui ont pour finalités (de permettre) aux élèves de devenir progressivement conscients de leurs responsabilités dans leur vie personnelle et sociale ».

 

Cette discipline rafraîchie, remise aux goûts du jour se veut donc émancipatrice et vise à la responsabilisation du futur citoyen en vue de son intégration dans la société civile.

Il serait nécessaire évidemment de questionner sur ce que recoupe les termes « culture morale » et « responsabilités » qui incluent en leur sein une très grande part de subjectivité peu propice à la clarté des comportements et des représentations du fait social tant du côté de l’enseignant dans sa pratique pédagogique que du côté de l’élève dans ce qu’il perçoit comme bon, juste, moral ou encore comme relevant de sa responsabilité. Sans compter bien évidemment la perception différenciée que pourront en avoir les familles. Autant de facteur qui conspirent d’emblée à troubler un enseignement qui se veut clarificateur des attentes en terme de comportement citoyen et de responsabilité individuelle dans la société.

Ainsi, L’EMC est donc entrée en vigueur à la rentrée 2015 et connait par conséquent sa deuxième année d’existence.

Pour la cession 2017 de l’épreuve du DNB les élèves de troisième ont eu à plancher sur l’épineuse question de la pertinence des interventions militaires intérieures et extérieures. Questions qu’un étudiant de science po. serait nécessairement amené à traiter tant la question militaire dans un monde social globalisé est prégnante.

 

Pour un élève de troisième, il peut paraître difficile de s’attaquer à une telle question. En effet, pour y répondre il s’agit dans un premier temps, d’être capable de connaître et maîtriser les enjeux géostratégiques des Etats lorsqu’ils font appels aux forces armées sur un sol étranger. De même, lorsqu’il s’agit d’une intervention sur le territoire national il s’agit pour les élèves d’être capable de juger la pertinence d’une décision d’une instance gouvernementale ou décisionnaire. 

 

Ainsi on peut penser que pour un si jeune âge, être en mesure de répondre à une telle question relève d’une tâche quasi impossible, très éloignée de la conception supposée des représentations d’un adolescent en classe de troisième de ce qui se passe dans le monde et des arcanes de la prise de décision politique impliquant une intervention de nos armées. 

Néanmoins nous pouvons penser que malgré leur jeune âge et leur possible manque d’expérience les élèves soient nombreux à être capables d’apporter des réflexions constructives et éclairées sur un tel sujet.

Sujet du DNB en Enseignement Moral et Civique cession 2017
Sujet du DNB en Enseignement Moral et Civique cession 2017

Forts  de cette première réflexion, intéressons-nous à la teneur elle-même du sujet de l’épreuve.

 

Le document proposé issu d’un article de l’ifrap (fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques), publié le 6 juin 2016 et propose une situation dans laquelle des militaires sont amenés à intervenir auprès de population en détresse subissant des inondations suite à des intempéries violents.

 

Sources : http://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/bilan-de-la-participation-des-forces-armees-la-lutte-contre-les-intemperies-et

 

Un mot tout d’abord sur l’IFRAP. Think-tank libérale, l’IFRAP est présidé par Agnès Verdié-Molinié auteure de plusieurs ouvrage tels que Soixante milliards d’économie, Les Fonctionnaires contre l’Etat, La mondialisation va-t-elle nous tuer ? Idées fausses, vraies réponses et plus récemment d’une tribune dans le journal Le Figaro .  Son président du Conseil d’Administration est Jean-Claude Rouzaud qui est à la tête d’une maison de champagne (Louis Roederer). 

 

On peut immédiatement se questionner sur la validité du choix d’un tel support pour construire un sujet d’examen.

 

En effet le texte provient d’un groupement privé d’orientation ouvertement libéral, dont le financement n’est pas rendu public et qui prône une réduction des dépenses publiques (notamment en matière d’agents de l’Etat). Il suffit de taper l’entrée « fonctionnaire » sur leur moteur de recherche interne pour y trouver des dizaines d’articles traitant de la question.

 

 

D’autre part, il en va du respect du contenu du bulletin officiel cité plus haut édictant la condition sine qua non selon laquelle l’éducation à la citoyenneté ne peut se faire qu’en dehors de toute idéologie ou de « dogme ». Par conséquent est-il pertinent d’exploiter un texte provenant d’un site internet appartenant à un groupement libéral pour permettre aux élèves passant le Brevet de réfléchir sur la question des interventions des forces armées sur le sol français alors que le sujet a été traité par d’autres penseurs, journalistes, intellectuels ? 

Le sujet lui-même :

Les questions une et deux peuvent être résumé en quelques mots : la capacité à discriminer dans un document les informations pertinentes afin de répondre à l’énoncé d’une part et d’être en capacité de faire appel à une connaissance générale des événements récents d’autre part.

 

Néanmoins la troisième et dernière question relève d’un tout autre niveau d’analyse. Il place l’élève dans une situation de projection dans un rôle de représentant de la France au sein de l’U.E. l’amenant à proposer l’éloge de l’usage des forces armées sur « le territoire national » ou « à l’étranger ».

 

« Vous avez été choisi(e) pour représenter la France au prochain sommet de l’Union européenne. Vous êtes chargé(e) de présenter une note pour présenter une mission des militaires français sur le territoire national ou à l’étranger.

Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne. »

 

Il est à noter dans ce sujet que l’on ne demande pas à l’élève de se positionner sur la validité d’un usage des forces armées quel qu’en soit sa nature. L’injonction faite aux élèves, quelle que soit leur opinion ou représentation personnelle sur le sujet, est de mettre en exergue le fait que « l’armée française est au service des valeurs de la République » excluant toute possibilité, en admettant qu’un élève ait la connaissance suffisante pour cela, de questionner la pertinence de décisions politiques d’intervention extérieure. Ainsi L’adolescent en fin de scolarité de collège est placé devant l’impératif de surseoir à l’idée que l’armée quelle que soit l’utilisation qui en est faite est de fait au service des valeurs de la République (le présupposé ici est également que chaque élève les connaisse, en connaisse la signification).

 

Il est nécessaire  d’ajouter à cela un élément qui peut paraître à l’œil naïf comme anecdotique mais qui finalement recèle un aspect crucial celui de « l’Union européenne ». En effet, le sujet l’énonce très clairement, l’élève est dans une situation de production d’un bilan positif de l’usage de la force armée qui se trouve être en concordance constante avec les valeurs républicaines, ce à quoi s’ajoute la défense des valeurs de l’union européenne.

 

Là encore il est nécessaire d’interroger le prérequis implicite qui se trouve en creux dans ce sujet. Connaître le fonctionnement de l’Union Européenne, ses états-membres, les divergences politiques et stratégiques entre ces différents états et par extension les rapports de force qui y cohabitent.

 

Néanmoins la commande formulée à l’intention des adolescents de troisième balaie clairement l’ensemble de ces aspects complexes de la géopolitique européenne en simplifiant à outrance le sujet. Il est évident que pour des raisons de connaissances et de capacité cognitives l’approche simpliste se justifie en ces termes : les élèves ne seraient pas en mesure de relever l’ensemble de ces points, non pas par manque d’intelligence mais possiblement d’une nécessité de maturation intellectuelle et de recul.

 

Dès lors, il est nécessaire de se questionner sur la pertinence d’un tel sujet.

En effet, si l’on considère que prendre la situation proposée dans sa globalité (en y recoupant l’ensemble des éléments géopolitiques et géostratégiques) n’est pas possible du fait de la nature même de l’épreuve qui demande de répondre « en quelques lignes » et pour la simple raison que les élèves n’ont pas les connaissances suffisante pour percevoir ladite situation, alors pour quelle raison le Ministère de l’Education Nationale juge-t-il utile de proposer un tel sujet aux élèves de troisième ?

Christopher Lopez

Écrire commentaire

Commentaires : 2